Franz Stigler/LeRoy Lutz : deux exemples d’un « appel supérieur »

En décembre 1943, l’équipage d’un bombardier américain B-17 fortement endommagé lutte pour ramener cette forteresse volante à sa base en Angleterre après sa première mission au-dessus de l’Allemagne. La moitié de ses occupants sont morts ou blessés, l’appareil perd constamment de l’altitude.

Soudain, un avion de chasse Messerschmitt s’approche de la queue du B-17. Son pilote est Franz Stigler, un as allemand. Normalement, il devrait « finir » l’avion américain touché par la défense antiaérienne allemande. C’est la guerre. C’est un ennemi. Mais cela ne va pas se produire. Observant de près ce gros avion fantôme et se demandant par quel miracle il peut encore voler, avec autant de trous dans la carlingue et de morceaux manquants, Stigler oublie qu’il est un pilote allemand. Il s’approche encore du B-17 et vole parallèlement à quelques mètres de l’appareil. A travers les trous de son fuselage, il aperçoit plusieurs membres de l’équipage, serrés les uns contre les autres, soignant leurs blessés. Le nez du bombardier manque : il a explosé.

Volant à la hauteur du cockpit, Stigler établit un contact visuel avec Charlie Brown, le pilote du B-17. Il pointe dans une direction, au nord, et articule : « Schweden, Schweden!». Depuis cette partie du territoire allemand, la Suède est plus proche que l’Angleterre. Peut-être la ruine volante pourrait-elle y parvenir.

Mais Brown et ses équipiers ne comprennent pas. Ils sont surpris par le comportement étrange, tellement inattendu, du pilote allemand. Ils croient qu’ils vont se faire descendre. Brown donne l’ordre à un mitrailleur d’orienter son arme vers l’appareil ennemi. Et c’est à ce moment-là que Stigler fait la seule chose qui lui vient à l’esprit : il salue le pilote du bombardier, balance son appareil dans un virage serré et prend la direction de sa base. Non sans dire (on le saura bien plus tard) : « Bonne chance, vous êtes dans les mains de Dieu. »

Contre toute attente, Charlie Brown et ses hommes parvinrent à poser leur appareil en Angleterre. Franz Stigler aurait été passé en court martiale et exécuté si ses supérieurs avaient appris ce qu’il avait fait : montrer de la pitié pour son ennemi. Mais il n’y avait pas eu de témoins extérieurs au drame qui se jouait. Et plus tard, pour expliquer son attitude extraordinaire, il dira qu’il avait entendu « un appel supérieur ». Comme une voix venue d’ailleurs, de la conscience profonde, plus forte que tous les principes, les ordres, les lois de la guerre.

A Higher Call est le titre d’un excellent livre d’Adam Makos, dans lequel l’auteur raconte ce qu’il appelle « une des plus grandes histoires non dites de l’histoire militaire » et la grande amitié qui se noua bien des années plus tard entre ses deux principaux protagonistes. Ce livre est disponible en Français sous le titre L’Honneur avant tout.

Longtemps, Charlie Brown avait essayé de savoir si Stigler était encore vivant et où. Un jour, en 1990, les deux hommes se retrouvèrent à Seattle. Après la guerre, Stigler avait émigré au Canada. « Dans les années qui suivirent leur réunion », écrit Makos, « Franz et Charlie voyagèrent à travers l’Amérique du Nord pour raconter leur histoire dans des clubs d’aviation, des musées aéronautiques ou des bases militaires où ils étaient invités. C’était leur dernier acte de service pour construire un monde meilleur. Leur message était simple : les ennemis s’en sortent mieux en tant qu’amis. »

Franz Stigler succomba à la maladie en mars 2008. Charlie Brown mourut en novembre de la même année.

 

En juin l944, LeRoy Lutz entendit lui aussi comme un « appel supérieur ». Ce jour-là, ce pilote américain avait mitraillé des objectifs allemands en Champagne et son P-38 Lightning avait été gravement touché par la flak. Cet avion, nommé Lucky Lady, n’était pratiquement plus manoeuvrable et ses deux moteurs perdaient inexorablement de la puissance. Lutz ne pouvait plus contrôler sa ligne de vol, son avion pointait droit sur la petite ville de Mardeuil, et il sentait qu’il allait s’écraser. C’était midi, il y avait du monde dans la rue, les enfants rentraient de l’école.

Lutz devait prendre une décision au dixième de seconde : soit sauter en parachute (bien que très risqué à une si basse altitude), soit tenter un atterrissage forcé dans un champ proche. Le choix entre sauver sa vie et sauver celles des autres. Il opta pour la tentative d’atterrissage à tout prix et se tua. Mais il avait réussi de justesse à éviter une maison dans laquelle se trouvait une famille avec une petite fille de quatre ans – la future mère d’Hélène Marchal, une journaliste, qui découvrira près de 70 ans plus tard que LeRoy Lutz avait sacrifié sa vie pour sauver celle de personnes innocentes. Hélène comprend qu’elle lui doit d’avoir pu naître. Elle va reconstituer sa vie.

Sauf… sauf que la quête d’Hélène ne porte pas sur LeRoy Lutz, mais sur John Philip Garreau, le héros de mon roman La Légende de Little Eagle, librement inspiré du destin de LeRoy.

L’étonnant est que cette fiction (traduite en anglais sous le titre The Legend of Little Eagle), a incité quelqu’un résidant dans le Nebraska à me contacter : Jerry Lutz, un neveu de LeRoy. Il cherchait sur le Web des informations sur son oncle lorsqu’il est tombé sur un article de blog dans lequel je parlais de cet épisode en Champagne. Et ces liens entre les gens, dans le temps et dans l’espace, ne s’arrêtent pas là : j’ai parlé à Jerry de Linda Helding, la fille d’Arnold Helding, compagnon de combat de LeRoy. Le Lucky Lady, c’était son avion (mal nommé ce jour-là…) Helding était malade, l’avion habituel de Lutz était en révision, donc Lutz avait pris le P-38 de Helding. Un jour, Jerry Lutz a contacté Linda Helding, et ils se sont rencontrés dans le Montana. Et ils avaient beaucoup d’histoires à se raconter.

Car les similarités entre le récit d’Adam Makos et ce qui a inspiré mon roman ne s’arrêtent pas à la notion d’un « appel supérieur » et à des retrouvailles tardives. 1990 pour Brown et Stigler. Et quelques années de plus pour la famille Lutz pour apprendre comment LeRoy était mort, grâce aux efforts d’André Mathy, qui, enfant, avait été témoin du drame de Mardeuil. Aux Etats-Unis, LeRoy Lutz fut honoré de manière posthume de la Distinguished Flying Cross et de la Purple Heart Medal en 1995, son action héroïque enfin officiellement reconnue. Des membres de la famille Lutz sont venus en France pour visiter Mardeuil, où ils furent faits citoyens d’honneur.

« Est-ce qu’on peut trouver des hommes bons des deux côtés d’une mauvaise guerre ? » demande Adam Makos à la fin de son livre.

Oui.

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